Accéder au contenu principal

Madame la Marquise

Je t’aime, tu m’aimes, on s’aimera…

Les bonheurs et sagesses de Madame la Marquise

web-série documentaire

Conversations, poèmes et chansons avec Mindla Micmacher, 94 ans.

Je l’appelle affectueusement Madame la Marquise, et cela lui plaît beaucoup. Mindla Micmacher est une femme drôle et pétillante qui a acquis avec l’âge une grande sérénité et une certaine sagesse. Malvoyante et malentendante, elle a besoin de soutien assidu. Je suis présente à ses côtés pour l’accompagner dans sa vie quotidienne et lui tenir compagnie, à l’EHPAD où elle réside. Nous lisons, nous papotons, nous philosophons, nous écrivons des poèmes et des chansons.

Cette web-série documentaire retrace quelques unes des conversations que nous avons eu ensemble depuis un an. Un message d’amour et de joie que je souhaitais vous partager, une pensée pour tous nos aînés, isolés en ces temps de confinement.

Un grand merci à toute la famille Micmacher pour leur bienveillance et leur autorisation à la diffusion publique de ce document ! En espérant que chacun puisse y puiser de l’amour et de la joie.

Chapitre 1 – La bonne étoile

Elle s’appuye souvent sur des dictons, madame la marquise. Des mots élaborés, mais sans jamais y penser. Elle donne la question, et la réponse. Elle donne le rythme, et je la suis.

« – Et si on écrivait un poème ? Qu’est-ce que vous en dites ?
– J’ai pas d’imagination.
– Ça, c’est pas vrai. On en a écrit plein des poèmes ensemble. On peut écrire l’histoire de madame la marquise si vous voulez.
– Ça m’est égal, comme tu veux.
– Madame la marquise, ça a l’air de vous faire rire, on dirait.
– C’est vrai. Allons-y.
– Alors allons-y, écrivons l’histoire de Madame la Marquise.
– D’accord.
– D’abord, qui est-elle ?
– Quoi ?
– Qui est cette marquise ? À quoi elle ressemble ? Madame la marquise était.. ou est ? On écrit au présent ou au passé ?
– Au passé.
– Au passé, donc Madame la Marquise était… Comment elle était ?
– Elle était belle. Elle était grande, elle était mince, elle était belle. Pourquoi elle était plus belle que les autres femmes ? Pourquoi elle était belle ? Madame la marquise… Une enfant juive ne pouvait pas être marquise. C’était interdit. Alors tous les enfants étaient des marquis. Si c’était interdit, on devait pouvoir le faire.
– Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle habite où madame la Marquise ?
– Chez ses parents !
– Donc Madame la marquise n’était pas encore marquise ?
– Non, mais nous, on l’appelait marquise. Pour nous elle était marquise.
– C’était qui madame la marquise ?
– Bah c’était vous, c’était moi, c’était n’importe qui ! Du moment que c’était interdit, on avait envie de le faire.
– Comment elle marche, madame la marquise ? Comment elle se déplace ? Où est-ce qu’elle va ?
– Ah ça, j’ai jamais réfléchi à ça. Bien sûr qu’elle devait marcher. Elle n’avait pas des patins à roulettes. Donc elle devait marcher.
– Comment elle marchait ? Où est-ce qu’elle allait ?
– Pas à l’église en tout cas.
– Où est-ce qu’elle pouvait aller alors ?
– Pas à l’église, c’est sûr. C’était interdit. Même de marcher, même de passer, de voir, de regarder à l’intérieur de l’église, c’était interdit. Et puisque c’était interdit, il fallait le faire.
– Alors on peut imaginer qu’elle va le faire ?
– Non, elle n’y va pas, mais elle regarde, quand elle passe devant. Et que la porte est ouverte, elle jette un oeil.
– Et qu’est-ce qu’elle voit à l’intérieur de cette église, quand elle jette un oeil ?
– Moi, quand j’étais gosse, je ne voyais rien ! Mais il fallait le faire.
– Madame la marquise continue son chemin. Et où est-ce qu’elle va maintenant ?
– Je ne sais pas. Je n’ai jamais réfléchi où je pouvais bien aller.
– « Madame la marquise continue son chemin. Mais elle n’a jamais vraiment su où elle pouvait bien aller. »
– Oui, c’était certainement pas important dans sa petite tête.
– Alors qu’est-ce qu’elle a dans sa petite tête ?
– Je ne sais pas.
– Si le chemin n’est pas important, à quoi elle pense ?
– Je ne sais pas. Je crois que ce qui est important, c’est d’aller quelque part, vers un but. Si tu as un but, c’est déjà bien. Mais si tu vas quelque part, contraint et forcé, c’est le contraire du but. On ne va pas quelque part, contraint et forcé. On y va parce qu’on en a envie; Parce qu’on en a besoin. Et plus c’est interdit, et plus tu as envie de voir. Parce que la porte de la synagogue était presque toujours fermée. Alors on volait une image, on volait quelque chose à voir. Et on avait fait sa bonne action. On avait besoin de cette BA. »

Chapitre 2 – La vie ?

Toute la vie passe comme le temps qui passe. Et si il n’y avait pas le temps, il n’y aurait pas la vie. Heureusement que le temps passe. Si vous ne voyez pas le temps passer, c’est que vous avez perdu la vie. La vie passe, de toute façon, avec ou sans vous. Mais heureux sont ceux qui voient le temps qui passe !

Heureux sont ceux qui pensent. Car ils ne font pas que penser ! Ils vivent aussi. Les gens qui pensent passent sans voir et sans pensée. Est-ce qu’ils voient quelque chose, derrière leurs pensées ? On ne le saura jamais.

« C’est pas grave ». C’est très joli comme phrase. Tout est grave dans la vie. Et plus tu le sais, et plus c’est grave. Et pourtant, on ne passe pas dans la vie sans y croire : « c’est pas grave ». Tu crois savoir et tu ne vois rien. Et c’est toute la vie que tu as devant toi, quand la porte se ferme. Tu ne vois rien et tu ne sais plus rien.

« C’est pas grave ». Il faut le souligner. Quand on ne voit plus rien, il n’y a plus rien à voir. Ça c’est triste. Et pourtant, il faut y croire. Les gens qui croient avec leur coeur, ceux-là sont heureux. Il y a aussi ceux qui ne voient rien. Ce n’est pas grave. C’est douloureux, mais ce n’est pas grave.

Qui l’eut-crû ? La vie, c’est douloureux. La mort, c’est douloureux, mais c’est pas grave. De toute façon, ça va arriver. Il y a des gens qui ont peur toute leur vie. Ça arrive de toute façon.

« C’est pas grave. »

Chapitre 3 – La paix dans le monde.

À quoi elle pense, madame la marquise ? À rien. La vie est belle. Et toi, qu’est-ce que tu penses ? Il ne faut pas chercher la lune, il faut l’accepter comme elle est. Moi, j’aime la lune, comme elle est.

Quand tu es bien dans tes baskets, qu’elles soient rouges ou noires, c’est pareil. C’est pas la couleur qui compte, c’est comment tu te sens dedans. C’est ça la vérité, comment on se sent au dedans.

Madame la Marquise, si elle ne s’était pas sentie bien dans ses baskets, elle les aurait quitté et elle aurait marché à côté. C’est bien de marcher à côté de ses baskets, surtout si on n’a pas froid aux pieds.

Mindla Micmacher

D’origine juive polonaise, Mindla Michmacher immigre en France, avec sa famille, à l’âge de 4 ans. Son père, militant communiste, et ses deux grands-mères aimantes, ont forgé pour beaucoup ses idéaux politiques et sociétaux.

Il n’y a ni jeu, ni loisirs à la maison. Alors il reste les livres que Mindla dévore. Des romans et des poèmes qu’elle apprend par coeur. À table, on parle politique. La légende familiale raconte que son père est très actif au sein des réseaux de la résistance.

Pendant la guerre, toute la famille obtient de faux papiers d’identité. Mindla est renommée Marie. Ils se réfugient chez des amis à la Bourboule, et durant 5 ans, Mindla-Marie vit sous une fausse identité. Lorsque la guerre se termine, l’habitude ayant été prise, beaucoup continuent de l’appeler Marie.

Mindla épouse Henri Michmacher en 1945. Henri est également d’origine juive polonaise. Mais au contraire de Mindla, dont la famille a pu être en partie protégée de la déportation et des horreurs de la guerre, Henri est le seul survivant de sa famille. Peut-être est-ce l’idée de n’avoir plus rien à perdre, ou bien celle d’honorer le nom de ses proches disparus, qui pousse le jeune Henri à se lancer dans d’ambitieux projets.

Les deux amoureux fondent, en 1958, l’entreprise Pronuptia. Fervents partisans de l’amour et du mariage, ils sont les premiers à imaginer des robes de mariée prêt-à-porter, à une époque où ce travail était encore la spécialité des couturiers indépendants. Le succès de leur projet les amène à voyager partout dans le monde et à mener la grande vie. 32 ans d’amour et de joie.

En 1978, un tragique accident de la route met brutalement fin à la douce vie. Son mari, son fils et la femme de fils, succombent sur le coup, tandis qu’elle survit, par miracle. Elle raconte son EMI (expérience de mort imminente) : « Je n’avais pas fini mon travail, il fallait redescendre, je suis redescendue. » Ce retour sur terre ne se fait pas sans séquelles : elle perd progressivement la vue et son autonomie.

Mindla, à la vie si remplie, a aujourd’hui 94 ans. Elle vit, comme beaucoup d’autres, aux vies bien remplies elles aussi, en maison de retraite. Avec la vieillesse, le temps ralentit. Ce n’est pas toujours évident pour elle, de ne rien faire.

Souvent, la mémoire s’échappe. Alors elle tente de retenir, les souvenirs de tendresse, de joie et d’amour qui ont égrainés sa vie. Elle se raconte et se réinvente, sans jamais rien ajouter ni regretter. Ce n’est pas toujours exact, ni dans le bon ordre. Mais toujours revient à ses lèvres ce refrain, qu’elle porte en son coeur comme un phare : « Je t’aime, tu m’aimes, on s’aimera, jusqu’à la fin du monde, puisque la terre est ronde. N’oublie pas, mon amour. »

Un bonheur et un amour contagieux que je voulais vous partager à mon tour.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s